| La diffusion de la musique de Janáček en France |
à travers les écrits
| par les disques | par les concerts |
| Diffusion française de la musique de Janáček par les disques |
1 introduction | 2 enregistrements historiques | 3 versions d'opéras | 4 discographie quantifiée | 5 une année repère 1970 | 6 apparitions discographiques | 7 années fastes 1990-1996 | 8 quatre œuvres particulières | 9 conclusion |
2) Enregistrements historiques (de la musique de Janáček)
Commençons donc par dresser une liste d'enregistrements historiques. Ce qualificatif s'adresse à des gravures réalisées avant 1966, soit sur des disques 78 tours, soit sur des microsillons qui virent le jour au début des années 50.
| œuvre | interprètes | orchestre | date | enre- gistre- ment signalé |
| Jenůfa | Zinaïda Jurjewskaja (1) | ? | 1924 |
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| Danses de Lachie | Erich Kleiber | orchestre Philharmonique de Berlin | 1930 |
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| Sinfonietta * | Rafaël Kubelik | orchestre philharmonique tchèque | 1946 |
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| Concertino * | Rudolf Firkušný | ensemble instrumental | 1948 |
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| Jenůfa | Richard Kraus + TrudeEipperle, Margaret Klose, Wilhelm Otto (2) | orchestre de Cologne
| 1949 |
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| Messe glagolitique | BřetislavBakala (3) | orchestre de la radio de Brno | 1949 | • |
| Taras Bulba | Břetislav Bakala | orchestre philharmonique d'état Brno | 1949 |
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| Ballade de Blanik | Břetislav Bakala | orchestre philharmonique d'état Brno | 1949 |
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| Sinfonietta | Otto Klemperer | orchestre du Concertgebouw Amsterdam | 1951 |
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| Danses de Lachie | Břetislav Bakala | orchestre de la radio de Brno | 1951 |
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| Taras Bulba | Rafaël Kubelik | orchestre du Concertgebouw Amsterdam | 1951 |
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| Mladi | Ensemble à vents Radio Berlin |
| 1951 | • |
| Sinfonietta | Václav Neumann | orchestre de la radio de Leipzig | 1951 | • |
| Sinfonietta | Jascha Horenstein | orchestre ORTF | 1952 |
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| Jenůfa | Jaroslav Vogel+ Štěpánka Jelínková, Marta Krásová, Beno Blachut, Ivo Žídek, | orchestre du Théâtre national de Prague | 1953 | • |
| Sinfonietta | Břetislav Bakala | orchestre philharmonique tchèque | 1953 |
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| Sarka | Břetislav Bakala + AlenaNováková, Antonín Jurečka | orchestre de la radio deBrno | 1953 |
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| Danube | Břetislav Bakala | orchestre de la radio de Brno | 1954 |
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| Tarass Bulba | Václav Talich | orchestre philharmonique tchèque | 1954 |
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| Sinfonietta | Jascha Horenstein | orchestre symphonique de Vienne | 1955 | • |
| Tarass Bulba | Jascha Horenstein | orchestre symphonique de Vienne | 1955 | • |
| Sinfonietta | Rafaël Kubelik (3) | orchestre philharmonique de Vienne | 1955 | • |
| Quatuors | Quatuor Smetana |
| 1955 |
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| Sinfonietta | Otto Klemperer | orchestre de la radio de Cologne | 1956 |
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| Journal d'un disparu | Beno Blachut - Josef Palenicek |
| 1956 |
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| Pohadka (Le conte) | Milos Sadlo - Hélène Boschi |
| 1956 |
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| Sonate 1905 | Rudolf Firkušný | (festival de Salzbourg) | 1957 |
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| Osud (le Destin) | František Jílek + Magdalena Hajóssyová, Vilem Pribil | orchestre de l'opéra Janacek de Brno | 1958 |
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| Petite renarde rusée | Václav Neumann + Hana Böhmava, Libuše Domanínská, Rudolf Asmus |
| 1958 | • |
| Quatuors | Quatuor Smetana |
| 1958 | • |
| Sinfonietta | Charles Mackerras | orchestre Pro Arte | 1959 |
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| Kata Kabanova | Jaroslav Krumbholc +Drahomíra Tikalová, Ludmila Komanková, Beno Blachut, Bohumir Vích | orchestre du Théâtre national de Prague | 1959 | • |
| Excursions de M. Broucek | Josef Keilberth + FritzWunderlich | orchestre de l'opéra de Bavière | 1959 |
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| Sonate pour violon et piano | Josef Suk, Jan Panenka |
| 1960 | • |
| Sinfonietta | Karel Ančerl | orchestre philharmonique tchèque | 1961 |
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| Taras Bulba | Karel Ančerl | orchestre philharmonique tchèque | 1961 |
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| Messe glagolitique | Karel Ančerl +Libuše Domanínská, Beno Blachut | orchestre philharmonique tchèque | 1963 | • |
| Quatuors | Quatuor Janáček |
| 1963 |
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| Messe glagolitique | Rafaël Kubelik +Evelyn Lear, Hilde Rössel-Majdan, Ernst Haefliger, Franz Crass | orchestre de la radio bavaroise | 1964 | • |
| Journal d'un disparu | Rafaël Kubelik, Ernst Haefliger |
| 1964 | • |
| Jenůfa | Krumbholc + Sena Jurinac, Martha Modl, Ludwig Kmentt, Lucia Popp | orchestre de l'opéra de Vienne | 1964 |
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| Affaire Makropoulos | Bohumil Gregor+ Libuše Prylova, Ivo Žídek | orchestre national de l'opéra de Prague | 1965 |
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| Sinfonietta | George Szell | orchestre de Cleveland | 1965 | • |
| De la maison des morts | Bohumil Gregor + Beno Blachut, Ivo Žídek | orchestre national de l'opéra de Prague | 1966 |
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* enregistrement non distribué en France
Ce bref aperçu - qui ne prétend pas être complet, mais doit s'approcher assez près de la réalité - démontre que dès les années cinquante, les mélomanes pouvaient théoriquement connaître quelques œuvres primordiales de Leoš Janáček, les deux ouvrages symphoniques de la maturité,
Taras Bulba et la
Sinfonietta, ainsi que la
Messe glagolitique et l'opéra
Jenůfa. Dans la réalité, il en était autrement puisque la plupart des enregistrements provenait de Tchécoslovaquie (éditions Supraphon) et que les conditions politiques limitaient fortement l'importation de ces disques. Dans les années soixante, pendant de longues périodes, il était donc pratiquement impossible de se les procurer par manque d'approvisionnement. Remarquons que seules les interprétations d'Otto Klemperer, de Joseph Keilberth, de Charles Mackerras, chefs allemands et anglais, de Kubelik et de Firkušný, tous deux expatriés, enregistrés par des labels de l'Europe occidentale restaient distribués, ce qui réduisait considérablement le choix, quand ne se posait pas la question de leur disponibilité à une époque où le nom de Janáček demeurait encore quasiment inconnu des décideurs musicaux de l'ouest européen (critiques, programmateurs radio, chefs d'orchestre, directeurs d'opéra…). Cette situation n'encourageait pas les éditeurs à graver de nouvelles œuvres.
Avant 1966, il fallait au discophile de la perspicacité, de l'endurance et de la ténacité pour mettre la main sur un des rares disques édités de la musique de Janáček. Se constituer une discothèque représentative de l'œuvre de Janáček, pour le mélomane moyen, de surcroît provincial, relevait quasiment de l'impossible.
Signalons que l'on peut encore avec un peu de patience et de persévérance tenter de se procurer dans les bacs des disquaires ou sur internet, la plupart de ces enregistrements historiques, notamment Václav Talich dans la nouvelle édition Supraphon, Jascha Horenstein dans la Sinfonietta à la tête de l'orchestre national de l'ORTF dans un coffret de 9 disques Music and Arts, à la tête de l'orchestre symphonique de Vienne dans un disque Vox Box Legends et Taras Bulba dans un autre disque Vox Box Legends couplé à la Cinquième symphonie de Chostakovitch, Otto Klemperer par deux fois, pour la première tenant la baguette face au Concertgebouw d'Amsterdam dans un coffret de 10 disques de marque Maestro History (ou sur un CD isolé de Music & Arts avec en compléments Beethoven, de Falla et Bartok), pour la seconde dirigeant l'orchestre de la radio de Cologne dans un disque double EMI et l'enregistrement le plus ancien réalisé par Erich Kleiber à la tête de l'orchestre philharmonique de Berlin pour les Danses de Lachie accompagnée d'œuvres orchestrales de Stravinsky, Richard Strauss et J.S. Bach. Les enregistrements d'Ancerl sont toujours disponibles chez Supraphon dans la récente "Gold edition", l'interprétation de la Sonate par Firkusny, couplée avec les Tableaux d'une exposition de Moussorgski et la 3e sonate de Chopin se trouve sur un disque Orféo, Supraphon laisse à son catalogue la première gravure de Jenůfa par Jaroslav Vogel et les œuvres orchestrales dirigées par Bretislav Bakala sont rassemblées sur deux disques de la marque Multisonic, ainsi que sur un disque Panton de 1993. Le label Relief a concentré sur deux disques la toute première Jenůfa sous la baguette de Richard Kraus, chantée en allemand, rappelons le, à Cologne et en 1949.
Lors de la sortie du catalogue général annuel 1958 Disques, l'excellente revue dirigée avec panache par Armand Panigel, le producteur de la fameuse Tribune des critiques de disques sur les ondes de la radio, on pouvait juger de l'état discographique de la musique tchèque. A l'ère du microsillon, on ne comptait de Janáček que 8 œuvres enregistrées, à comparer aux 36 de Dvořák et aux 9 de Smetana. Les autres compositeurs tchèques plus ou moins contemporains du musicien morave se trouvaient aussi mal traités que lui, Fibich avec 5 œuvres enregistrées, Suk et Martinů avec 4 chacun, Novak avec 3 et Foerster totalement ignoré (aucune de ses œuvres disponible sur disque).

Couverture du catalogue 1958 de la revue Disques
Cette très faible discographie n'empêcha pas la nomination de quelques-uns de ces enregistrements aux Grands Prix du Disque de ces années-là. L'Académie Charles Cros décerna deux de ses grands prix à deux disques tchèques, une réalisation du
Petit renard rusé sous la direction de Václav Neumann (à cette époque, la traduction transformait la renarde en animal de sexe mâle !) et aux deux quatuors sous les archets du Quatuor Janáček, le bien nommé. En 1960, deux autres interprètes tchèques, le violoniste Josef Suk et son complice, le pianiste Jan Panenka, se voyaient décerner un Grand Prix par la même académie pour leur interprétation de la Sonate pour violon et piano, couplée à celle de Debussy. Trois ans plus tard, c'était au tour du grand chef d'orchestre Karel Ančerl d'être récompensé pour la Sinfonietta et Taras Bulba. En 1964, l'Académie Charles Cros récidivait en l'honorant pour la Messe glagolitique. Enfin l'année suivante, un autre chef tchèque, Rafaël Kubelik, exilé depuis le coup de Prague en 1948, décrochait un Grand Prix pour l'enregistrement du Journal d'un disparu. Quarante ans plus tard, tous ces enregistrements, sauf celui de Neumann, sont toujours distribués (repiqués sur CD) et ironie de l'histoire, on les trouve beaucoup plus facilement aujourd'hui qu'au moment de leur sortie ! En 1967, la symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, si elle n'était pas couverte de prix, avait non seulement trouvé son public, mais surtout une popularité assez phénoménale puisqu'on ne comptait pas moins de 25 enregistrements de cette pièce orchestrale. Une énorme différence de célébrité séparait les deux musiciens amis.
Pour mesurer qualitativement la diffusion de la musique de Janáček dans ces années cinquante, feuilletons les numéros mensuels de la revue Disques. Celle-ci parut pour la première fois en 1947, brochure non numérotée et dès janvier 1948, mois après mois, cette belle et riche revue se pencha sur la musique enregistrée jusqu'en décembre 1962 où elle prit fin avec le numéro 130, assumant vaille que vaille son rôle de revue musicale mensuelle avec une régularité qui ne s'infléchit que dans les dernières années.
- En 1954, les Editions Chaix mirent sur le marché une magazine musical de 48 pages, Musica Disques, visant le public large des mélomanes. Plusieurs plumes qui prétaient leur concours aux Jeunesses Musicales de France rédigèrent des articles de vulgarisation sur un compositeur, une école, un genre, un instrument. En fin de brochure, une petite revue de disques détaillait quelques enregistrements par des notes succintes (une vingtaine de lignes). J'y ferai allusion lorsque le besoin s'en fera sentir pour compléter l'inventaire de la revue Disques. Ces avis seront signalés sous une autre graphie.
En novembre 1948, lors de la réception d'un enregistrement de l'ouverture de la Fiancée vendue de Smetana, dirigée par Zdeněk Chalabala, le chroniqueur anonyme notait "Jamais croyons-nous on ne pourra recréer l'œuvre de Smetana aussi bien d'ailleurs que celle de Dvorak ou de Janacek (ce dernier cruellement ignoré de nos catalogues) en dehors des frontières de leur Bohême natale." Il nous faut relever deux erreurs communes à énormément de nos concitoyens causées par l'ignorance dans laquelle beaucoup de personnes se trouvaient vis à vis de ce petit pays d'Europe Centrale. Une : la Tchécoslovaquie ne se réduisait pas à la seule Bohême. Deux : l'opinion largement répandue dans le monde musical et qui prévaut encore de nos jours, quoique amoindrie, qu'il fallait être tchèque pour interpréter la musique des compositeurs de cette nationalité. Nouvelle réduction pour n'en faire qu'une musique nationale et non universelle, compréhensible par quiconque quelque soit son lieu de naissance, sa langue, sa culture.
• 1951 •
En dehors de cette ouverture de la Fiancée vendue, de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák et de son Concerto pour violoncelle que les principales institutions musicales parisiennes (Concerts Lamoureux, Pasdeloup, etc…) avaient programmé assez régulièrement et qui, de ce fait, n'effarouchaient plus le public, très rares étaient les disques à proposer de la musique d'autres compositeurs tchèques. Aussi lorsque Supraphon au début de l'année 1951 révéla une anthologie de la musique de Bohême (Vojtěch Jirovec, Frantisek Vaclav Míca, František Ignác Antonín Tůma dans une première livraison) ; celle-ci fit l'effet d'une bombe (mélodieuse !) aux ouïes d'Armand Panigel qui la qualifia "d'événement discophilique". Un continent musical se découvrait aux oreilles ébahies des musicologues français qui entendaient pour la première fois des pièces vieilles de plus de deux siècles pour certaines. Dans sa présentation, Armand Panigel déclarait
"l'anthologie de la Musique Bohême est un événement musical, musicologique et discophilique de première importance. Musicalement, cette collection nous révèle des trésors insoupçonnés de compositeurs injustement négligés de nos jours dans nos pays, trésors dont l'intérêt et la diversité méritent l'audience la plus large. […] Cette Anthologie nous propose, grâce aux diverses influences que les compositeurs originaires de la Bohême ont subies ou à leur tour exercées sur leurs contemporains, une sorte de coupe de l'évolution de la musique en Europe, avec comme caractère commun cette manière, ce parfum spécifiquement national que chacun des enfants de la Bohême a su garder en son sang et transcrire en ses œuvres en quelque lieu qu'il vécut, en quelque style qu'il écrivit, à quelque école qu'il appartînt."
Pour la première chronique d'un enregistrement de musique de Janáček, ce fut le sextuor pour vents, Mladi qui eut les honneurs ! (et qui, à ma connaissance, n'avait point encore été joué en France). Dans le numéro 43 de la revue Disques (décembre 1951) la plume de J. G. (Jean Germain) signalait les mérites de la pièce et de l'enregistrement. Comment fut-elle reçue ?
"Janacek est trop peu connu en France. On sait qu'il est de ces hommes importants, d'une audace et d'une indépendance égales, attachés au folklore de leur pays natal - non pour en faire le prétexte à d'académiques amplifications cosmopolites, mais pour en nourrir leur inspiration personnelle. […] Mladi, c'est l'éternelle jeunesse, insouciante, ravie, fantaisiste, espiègle, découvrant à chaque pas un aspect nouveau d'un univers encore plein de promesses et de surprises. L'usage des instruments à vents, par groupes de deux recouvrant toute l'échelle sonore et choisis pour leur agilité ou leur truculence incisive, est fréquent dans l'œuvre du maître. La partition se signale par une vie extrême, un jaillissement continu de trouvailles instrumentales qui n'ont pas le seul mérite de l'originalité formelle, mais soulignent toutes un dessein expressif situé dans la ligne du titre. […]"Pour une première, Jean Germain ne manquait pas de perspicacité, même s'il restait dans le registre des généralités. Cependant il n'oubliait pas de citer la proximité du compositeur avec la musique populaire tchèque. L'exceptionnelle personnalité de ces quatre pièces pour vents couronnait un ensemble de recherches sur les timbres, les rythmes, la dynamique effectuées depuis longtemps par le maître morave. Il ne semble pas que le critique ait vraiment pénétré dans l'univers si particulier du compositeur. Mais il eut le mérite de signaler cette pièce que livrait l'ensemble d'instruments à vents de Radio-Berlin, couplée sur l'autre face du disque 33 tours avec la Plaisanterie musicale de Mozart. Au passage, la revue signalait l'existence d'un autre enregistrement de Mladi, du au Quintette à vent de Prague, un disque édité aux USA et semble-t-il non distribué en France
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Extraits d'une page d'annonce de la firme Le chant du monde :
Jeunesse dans un nouveau couplage avec Le Conte (4)
• 1952 •
Le même Jean Germain commenta, dans un numéro de l'année 1952, la parution de la Sinfonietta curieusement couplée avec les roucoulades rossiniennes de Respighi. Deuxième curiosité, cette Sinfonietta se trouvait affublée d'un numéro d'opus 60. A qui était due cette numérotation ? Mystère… Certainement pas au compositeur qui s'était arrêté de marquer sa production au nombre 3… Les disques longue durée naissants offraient tout de même plus de possibilités pratiques à un ouvrage qui demandait auparavant 6 à 8 faces de disque 78 tours. Sans compter une réelle plue value sonore… Le commentateur développa l'aspect théorique "langage morave et musique" dont le compositeur s'inspirait.
"On connaît les théories de Janacek sur les rapports entre le langage et la musique au point de vue national. […] il va jusqu'à emprunter au parler populaire des inflexions mélodiques et des rythmes caractéristiques pour en nourrir les thèmes de ses œuvres." Abordant la Sinfonietta, Jean Germain détaillait son organisation. "Au point de vue de sa forme, cette Sinfonietta se présente de façon originale : cinq mouvements la composent, chacun d'eux étant écrit pour des formations instrumentales différentes et souvent surprenantes. On remarquera surtout le rôle prédominant des instruments à vents réunis dans des proportions relatives inhabituelles : quatre flûtes et une petite flûte pour deux hautbois et un cor anglais dans l'Andante, ou deux hautbois et deux clarinettes pour douze trompettes et deux trompettes basses dans le Final. Pour nous, peu familiarisé avec le folklore morave, il y a toute une gamme de sonorités ou de couleurs orchestrales des plus savoureuses, rehaussant un texte dont le côté dansant, populaire et ludique est magnifiquement évident. Rien ne sent ici le pédantisme. […] Tout a ici la saveur, la race et la persuasion naturelle des œuvres fortes, profondément enracinées dans un terreau ethnique plein de vitalité et de personnalité. […] Un disque exceptionnel à tous égards."
La teneur des propos de 1951 tranchait nettement sur ceux qui avait accueilli la Sinfonietta lors de sa création française en 1929 ! Qu'une revue musicale dont l'essentiel des pages commentait des enregistrements discographiques signalât un ouvrage peu entendu en France ne pouvait qu'allumer la petite flamme de la connaissance dans l'esprit de ses lecteurs ! Quel service elle rendait ainsi aux mélomanes ! Révéler l'existence d'une œuvre dont la première exécution publique en France remontait à 1929 et qui n'avait été suivie que d'une autre en 1946 lors de la venue française de Rafaël Kubelik avec la Philharmonie tchèque ! Nul doute qu'un certain nombre de mélomanes curieux se précipitèrent chez leur disquaire habituel pour acquérir ce petit bijou (orchestre symphonique de Radio-Leipzig dirigé par Václav Neumann) !
Les trois années suivantes, aucun nouvel enregistrement ne parvint sur les bureaux de la revue Disques et probablement pas plus chez les disquaires français. L'année 1954 (centenaire de la naissance du compositeur) aurait pu être mise à profit pour accélérer une meilleure connaissance du maître morave. Il n'en fut rien. Cependant, Jascha Horenstein dirigea plusieurs fois l'orchestre National de la Radio française dans des ouvrages de Janáček, la Sinfonietta en 1952, une version de concert de l'opéra De la maison des morts, première apparition en France de cet opéra, en mai 1953 avec une pléiade de chanteurs français, Bernard Demigny, Jean Giraudeau, Xavier Depraz, Joseph Peyron, Doda Conrad, Lucien Lovano, André Vessières… Il faudrait pouvoir dresser un inventaire des diffusions radiophoniques, mais cette tâche est au-dessus de mes forces pour le moment.
• 1956 •
Un saut de quatre ans s'impose pour une nouvelle et grande découverte : Jenůfa. Première version discographique de cet opéra à rejoindre l'hexagone. Qui, parmi les lecteurs de la revue Disques, avait eu l'occasion, l'oreille collée sur le haut-parleur de leur poste de TSF, une dizaine d'années auparavant d'entendre, la version radiophonique de cet opéra, qui effectuait ainsi une timide entrée sur notre territoire ? Ce commentaire de l'opéra prenait l'allure d'un événement. Pour plusieurs raisons. Pour la première fois, la revue mobilisait une page entière à un ouvrage de Janáček. Ensuite, le mémoire était signé par Guy Erismann, l'un des premiers d'une longue série que ce musicographe amplifia en 1980 jusqu'à la taille d'un livre, le second paru dans notre langue sur ce musicien particulier. Très classiquement, ou pourrait dire aussi très pédagogiquement, l'auteur partagea son papier en trois parties, l'une traitant du compositeur pour tenter de lever le voile d'ignorance qui l'entourait, l'autre des disques de musique de Janáček et la dernière, la plus longue, de l'opéra lui-même. Dans un premier temps, le chroniqueur traça à très grands traits l'évolution musicale de Janáček jusqu'à la création à Brno de cet opéra en 1904. Le lecteur de l'époque pouvait certainement déplorer l'absence de toute information sur le reste de la carrière du compositeur. Dans la deuxième partie, l'auteur insistait sur la quasi absence de la musique de Janáček dans les salles de concert hexagonales notant que presque seul le disque autorisait la prise de contact avec elle. Il listait les ouvrages enregistrés : la Sinfonietta, Mladi, Danses de Lachie, la Sonate pour piano, Pohadka, la Messe slavonique (comme elle fut parfois intitulée en ces années-là pour désigner la Messe glagolitique) et Jenůfa. Pour la troisième partie de l'article, en dehors d'une banale erreur de chronologie (Vladimir, le petit garçon de Janáček, mourut en 1890, bien avant le début de la composition de l'opéra), Erismann détaillait la dramaturgie de chacun des trois actes, notait une correspondance du compositeur avec Moussorgsky dans son traitement de la musique et des voix. Mais s'il faisait preuve d'une certaine naïveté pour expliquer le geste de Laca envers la jeune héroïne dans le premier acte, il pêchait par imprécision ou par une nouvelle naïveté, feinte ou réelle, en qualifiant l'art du compositeur morave "d'art direct, positif, réaliste." Maintenant que les années ont passé, maintenant que les voiles se sont levés sur l'art réaliste qui prévalut durant des années dans cette partie de l'Europe où la récupération fonctionnait à plein pour mettre du côté des maîtres idéologiques du moment la gloire d'artistes d'autres générations, nous ne pouvons plus accepter ces qualificatifs dans leur sécheresse, sans plus de précisions, qui risquent d'aiguiller le lecteur dans une mauvaise direction quant à sa perception du compositeur morave. Néanmoins, un tel article, par la place qu'il tenait dans la revue joua, à coup sûr, un rôle non négligeable dans le succès de cet enregistrement. Je m'aperçois que je n'ai pas cité encore les responsables de cette réussite. Les solistes comprenaient les ténors Ivo Žídek et Beno Blachut, les sopranos Marta Krásová et Štěpánka Jelínková tandis que l'orchestre du Théâtre National de Prague était dirigé par le chef d'orchestre Jaroslav Vogel, la meilleure baguette possible pour ce premier enregistrement mondial en langue originale de l'opéra de Janáček (disque Supraphon). Il rédigea au début des années 60 un livre détaillé, un des rares qui, malgré son ancienneté, fait encore référence de nos jours.
Dans la même livraison mensuelle de la revue Disques, à la suite de l'article que nous venons d'évoquer, Jacques Bourgeois, spécialiste de l'art lyrique dans la revue, signait une chronique sur le premier enregistrement de l'opéra d'Eugen Suchon, compositeur slovaque, Krútňava, (le Tourbillon).
La livraison mensuelle suivante de la revue Disques (n° 80, septembre 1956) signalait un des chefs d'œuvres de la maturité de Janáček, sa Messe slave (que nous avons pris l'habitude depuis d'intituler Messe glagolitique, correspondant à la traduction exacte du titre tchèque). Henry-Jacques signa la chronique qui s'étalait sur plus d'une demi-page. Cet enregistrement Supraphon occupait à l'origine 3 faces de disques 25 cm longue durée et l'éditeur bientôt la transcrivit sur un seul disque 30 cm dont, par le plus heureux des hasards, je fis connaissance l'année suivante. Là encore, cet ouvrage ne pouvait trouver meilleur traducteur en la personne du chef, Břetislav Bakala, un des rares élèves survivants du compositeur. Assez justement, le commentateur notait que "ce témoignage de piété déborde les cadres de l'église, prend un rude et vigoureux accent populaire et donne parfois en l'écoutant l'impression d'entendre le peuple paysan célébrer Dieu en plein air, avec l'accompagnement presque improvisé d'un petit orchestre villageois." Henry-Jacques passait ensuite en revue chacune des parties de cette étrange messe, détaillant avec soin leur développement. Comme Erismann, le mois précédent, il remarquait des analogies avec la musique de Moussorgsky, notamment dans la première partie du Credo. "Comme nous l'avons dit, cette Messe dépasse les cadres du sanctuaire. Elle semble honorer à la fois la Nature et le Créateur, la vie et la joie de vivre, ce qui lui confère cette force panthéistique inoubliable et qu'aucune Messe n'a jamais possédée aussi bien. La cérémonie musicale en usage se dresse avec une rigidité traditionnelle, quoique conventionnelle, et sans doute le dogme le veut-il ainsi. La Messe de Janacek se développe dans une incroyable liberté." L'article se terminait par une évocation de la qualité interprétative des musiciens de Brno dirigés par Bakala. Cet enregistrement effectué en 1949 ne parvint toutefois que sept ans plus tard en France (mais Supraphon ne grava le disque qu'en 1953)…
En octobre, ( numéro 81), un nouvel enregistrement de la Sinfonietta (orchestre philharmonique de Vienne et Rafaël Kubelik) occasionnait la rédaction d'un article signé A. G. C'était bien le redoutable Antoine Goléa (redoutable par ses colères feintes ou réelles, par la force de ses polémiques pas toujours justifiées… - Ne titrait-il pas l'une de ses chroniques provocatrices dans Musica en 1956 'Ce qui est à vomir… et ce qui ne l'est pas' ?) qui signalait justement "l'une des œuvres les plus originales et les plus significatives de la musique du XXe siècle." Antoine Goléa, dans sa chronique, faisait preuve d'une rare pertinence dans son approche de l'ouvrage. Aussi en citerai-je de larges extraits.
"Composée en 1926, par un maître de 72 ans, elle témoigne d'une étonnante jeunesse de cœur, d'une fraîcheur et d'une richesse d'inspiration inaltérées depuis les jours de Jenufa, qui est de 1904 ; elle témoigne surtout d'une inlassable curiosité spirituelle, d'un désir permanent de recherche et de renouveau."
Goléa prit le temps de situer cet ouvrage dans la lignée fructueuse de la tradition musicale populaire, non pas tournée vers une sorte d'adoration du passé, mais vivifiant la création contemporaine par des rythmes et des modes laissés, la plupart du temps, en jachère au cours des périodes classiques et romantiques de l'histoire de la musique occidentale.
"Sur le plan de l'inspiration, l'œuvre se place dans cette merveilleuse lignée de folklore spiritualisé, transcendé, dont le XXe siècle, dès le début, avec des maîtres tels que Manuel de Falla, Bela Bartok, Georges Enesco et, précisément, Leos Janacek, allait nous éblouir. C'est du folklore à la fois purifié des scories d'un XXe siècle trop attentif aux faux tonalisme, au faux romantisme et, enfin, aux impurs apports tziganes, et recréé selon la généralité de ses rythmes et de ses modes, comme Debussy, dans sa musique espagnole 'plus vraie que vraie' en a fourni l'immortel exemple. C'est dans ce cadre à la fois national et européen, une musique dont la valeur atemporelle n'est pas près de s'éteindre, branche particulièrement vigoureuse de ce renouveau modal, de cette universalisation des modes qui aboutira à la musique d'un Messiaen, et qui a produit ce qu'il y a de plus vivant dans la création musicale de notre temps à côté de la musique sérielle."
Vint le moment de caractériser, de définir finement cette musique inusitée, qui, malgré son lignage, malgré le fait que Janáček ne vivait pas isolé des courants musicaux de son époque, échappait à toute classification et restait une œuvre puissamment originale.
"Et justement, cette œuvre dépasse les pures préoccupations modales et folkloriques pour rejoindre, en l'an 1926 de sa composition, les recherches de timbres les plus étonnantes des compositeurs dodécaphoniques de la jeune école de Schoenberg. On sait que chacun des cinq mouvements de cette Sinfonietta comporte une composition instrumentale différente, et que chacun de ces ensembles instrumentaux différents est d'une étonnante originalité ; n'importe quelle orchestration de Strauss pâlit devant ces trois groupes de trois trompettes chacun, ces deux trompettes basses, ces tubas, ces timbales du premier mouvement, cet assemblage de quatre flûtes, une petite flûte, deux hautbois et un cor anglais de l'Andante, devant l'adjonction de deux hautbois et de deux clarinettes aux cuivres du Finale, dont la composition est la même que celle du premier mouvement. Cette énumération d'instruments à vent, groupés selon des proportions à la fois insolites et considérables, pourrait faire croire à une sorte de débauche sonore, à la Strauss précisément, ou, mieux encore, à la Hindemith. Or, il n'en est rien ; de ces combinaisons de timbres, certains effets de puissance, mais surtout des effets de variation et de différenciation. Il est impossible de ne pas penser, à ce propos, aux premières tentatives de la Klangfarbenmelodie des schoenbergiens, contemporains de la Sinfonietta."
Pêché mignon du chroniqueur, il fallait bien rapprocher le maître morave de l'école de Vienne ! Approximation hasardeuse, même en ne prenant en compte que les mélodies de timbres et non un système de composition dans lequel le libre Janáček, l'indépendant, l'ombrageux compositeur morave refusait absolument de se couler. Mais en 1956, les adeptes du sérialisme dont se revendiquait Goléa haut et fort entendaient bien promouvoir ce système compositionnel comme seule issue possible pour la musique contemporaine. Terminant sa chronique, le fougueux Goléa recommandait chaudement cet enregistrement en le qualifiant de "somptueux". Fougueux, mais consciencieux, il eut entre les mains la partition pour accompagner son écoute. N'importe quel chef d'orchestre français, s'il l'avait voulu, aurait pu à son tour se la procurer et mettre cet ouvrage à son répertoire. Pourtant, rien ne vint avant longtemps…

couverture du disque
la Sinfonietta, sous la direction de Rafael Kubelik,
Comment imaginer les réactions des lecteurs après un tel article ? J'ai déjà indiqué l'inexistence de la Sinfonietta dans la programmation dominicale des institutions parisiennes (et provinciales). La seule possibilité de contact avec l'œuvre demeurait le disque. On ne sait pas si l'éditeur, Decca, en écoula des milliers. Mais chaque nouvel enregistrement d'un ouvrage de Janáček agrandissait un peu le cercle d'abord restreint, puis un peu plus large, des mélomanes désireux d'entendre in situ quelques pages du compositeur morave. Mais que l'attente fut longue !
Dans ce même numéro de Disques, trois enregistrements de l'intégralité des Danses slaves de Dvořák arrivaient dans les bacs des disquaires. Decca et Rafael Kubelik (avec l'orchestre philharmonique de Vienne) remportaient les suffrages du chroniqueur de la revue devant Václav Talich et la Philharmonie tchèque et Nicolaï Malko à la tête du Philharmonia. Juste récompense pour le grand chef tchèque et juste récompense pour les deux séries de danses slaves que l'on avait pris l'habitude, au concert, de présenter comme un succulent dessert en ne délivrant de l'ensemble des 16 pièces, que l'une ou l'autre et pratiquement jamais l'intégralité.
Décidément, l'année 1956 marquait un jalon dans la distribution des enregistrements de musique tchèque. En novembre, (numéro 82) Jacques Bourgeois dévoilait aux lecteurs de la revue l'existence d'un opéra de Zdeněk Fibich, la Fiancée de Messine dont Supraphon distribuait un disque comprenant l'ouverture et plusieurs extraits. Jaroslav Krumbholc dirigeait les solistes de la troupe de l'Opéra de Prague et son orchestre.
Enfin, pour le numéro double de Noël 1956, Guy Erismann décortiquait le contenu de trois disques Supraphon véhiculant de la musique populaire, pour le premier venant de l'ensemble du pays, pour le second recouvrant la Moravie et pour le troisième se cantonnant à la seule Bohême. Divers ensembles populaires s'y illustraient. L'occasion pour Erismann de noter l'origine populaire du Chant de noces que Janáček plaçait au troisième acte de Jenůfa, attirant l'attention sur la ville de Strážnice dans laquelle, vingt-cinq ans après la disparition du compositeur, subsistaient des pratiques de musique populaire, ces danses et chants que Janáček lui-même avait collectés en 1892 au cours de ses nombreux périples en pays Slovácko. "Le folklore morave est l'un des plus riches de l'Europe Centrale" diagnostiquait très justement Erismann.
• 1957 •
La nouvelle année apporta un ouvrage symphonique de Janáček,
Taras Bulba, œuvre qui, semble-t-il, n'avait jamais encore été interprétée en France. Le grand chef Jascha Horenstein à la tête d'une phalange viennoise, l'orchestre Pro Musica, livrait deux pages du maître morave, la
Sinfonietta dont c'était la troisième gravure disponible en France et la rapsodie symphonique composée sur le texte de Gogol. H.-L. G. (Henry-Louis de la Grange) rédigea le compte-rendu de cet enregistrement de la maison Pathé-Vox. De la Grange, malherien convaincu, ce qui dans les années 50 ne se rencontrait pas souvent, n'avait pas encore commencé son triple volume consacré à l'auteur du Chant de la Terre, énorme réalisation d'une minutie extrême dans l'examen de chaque acte de la vie du musicien et d'une hauteur de vue assez peu commune. Il est un peu étonnant de le voir se pencher sur le maître de Brno et ses deux pages orchestrales. Ne revenons pas sur la Sinfonietta, si bien replacée dans le contexte historique par Antoine Goléa, par contre penchons nous sur l'autre ouvrage.
"Les trois tableaux de Taras Bulba seraient parfaitement à leur place en tant que Préludes aux actes d'un opéra imaginaire, et c'est dans cet esprit qu'il convient d'aborder cette partition aussi originale qu'attachante. […] Tout, dans cette musique plus inspirée qu'échafaudée, me paraît étrange, original, captivant, fascinant même. Il faut avouer que l'œuvre de Janacek a suscité depuis quelques années presque autant d'admirateurs que de détracteurs passionnés, et que Taras n'est peut-être pas aussi réussi en son genre que le Concertino, le 2e Quatuor ou la Sinfonietta. […] Jascha Horenstein a abordé cette œuvre avec une sympathie et un intérêt évidents, car son interprétation est à chaque instant émouvante, prenante, convaincante. Il est à la fois brillant et chaleureux au gré de ces pages puissantes dans lesquelles ne manquent ni la couleur ni l'émotion.[…] Une très belle face que je conseille à tous les amoureux curieux et qui souligne l'une des injustices les plus flagrantes du XXe siècle, la place trop réduite qu'occupe encore Janacek dans notre vie musicale."
Que nous apprend cet écrit ? Souligner la quasi absence d'enregistrements de la musique de Janáček, sa quasi absence dans les concerts et dans les publications relevait de l'évidence. Par contre laisser entendre que le nombre de laudateurs égalait celui des adversaires du compositeur morave signifiait en fait que seul un cercle restreint de mélomanes s'empoignait à propos de ce compositeur atypique. De la Grange livrait un critère pour jauger cette difficulté d'appréhension. "Cette musique plus inspirée qu'échafaudée…[…] les défauts architecturaux" ces expressions reprenaient un des griefs que les compositeurs installés à Prague déployèrent longtemps envers leur collègue de Brno. Comment prendre au sérieux un provincial ? Comment prendre au sérieux un musicien qui n'a poursuivi qu'un parcours cahotant à Prague, à Leipzig, à Vienne, commençant des études sans jamais les mener à leur terme ? En fait, Janáček trainaît une réputation d'amateur, de dilettante. Ne se montrait-il pas incapable de construire un ouvrage en suivant la forme sonate ? Ces reproches que tant de ses compatriotes avaient formulés à son propos, on les reprenait à l'envi un peu partout, y compris sous forme voilée, comme dans cet article. Son langage si original, si étranger aux écoles (ou aux chapelles) constituées, aux modes musicales, ne pouvait être reçu, accepté, assimilé si vite. La juxtaposition de petites cellules mélodiques et rythmiques, signes d'une expression forte, ces répétitions entêtantes, justifiées par une nécessité intérieure, cette dynamique particulière, tout cet ensemble qui formait un style inimitable ne pouvait pas être accueilli facilement par un public trop formaté.
Ce n'est que dans le n° 41 de Musica (août 1957) que la première apparition discographique de Janáček survint par la Sinfonietta et Taras Boulba, l'enregistrement dont il était question dans la revue Disques. La plume ne s'épanchait guère "de belles réussites rafraîchissent d'ingrates mémoires. 'Le petit renard intelligent' récemment repris par le Théâtre des Nations, ce 'Parsifal d'un village morave', comme on, l'a dit de façon si amusante, a montré à quel degré de puissance dramatique peuvent atteindre les transmutations sonores des frémissements de la nature. Mais le symphoniste vaut le dramaturge. L'impressionnisme rhapsodique de Taras Boulba (une bonne occasion de relire l'œuvre de Gogol !) et l'inspiration fortement originale et hardiment juvénile de la Sinfonietta (1926 : le compositeur avait… 72 ans !) sont désormais durablement inscrits sur une cire de belle qualité."
• 1959 •
L'année 58 s'avéra vierge, dans la revue Disques, de toute trace de musique tchèque enregistrée, il nous faut nous transporter en 1959. Dès le premier numéro de l'année (n° 105 - janvier 59), José Bruyr, un autre pilier de l'équipe éditoriale de Disques, passait en revue la parution d'un nouvel enregistrement Supraphon qui contenait les deux quatuors à cordes de Janáček dont c'était la première apparition au disque (par le Quatuor Smetana). Traitant tout d'abord du premier quatuor Sonate à Kreutzer, il concluait "Si ce n'est pas de la 'musique pure', cette musique se refuse à livrer par le menu son secret." Quant au second, Lettres intimes, malgré quelques menues erreurs touchant aux circonstances de la composition et sur le nom du Quatuor créateur de l'œuvre, José Bruyr déclarait "Ce Quatuor n° 2 est une œuvre unique non seulement dans la musique janacekienne, mais sans doute dans la musique toute entière. […] Marquée cependant par la plus grande simplicité et d'une extrême économie de moyens, elle frappe par la mobilité avec laquelle une mélodie infiniment 'parlante' passe d'un instrument à l'autre. Ainsi serait-il vain de vouloir expliquer ce ressac mélodique. Mais comme il est facile de le subir en son enchantement, en sa passion, en son torrent sonore."
En mai, dans les colonnes de la revue, Jacques Bourgeois rendait compte du premier enregistrement mondial du Petit renard rusé, comme cet opéra était encore dénommé à cette époque-là. Le souvenir de la représentation dans le cadre du Théâtre des Nations, en 1957, n'était pas encore trop éloigné pour que les discophiles de la région parisienne qui avaient eu l'opportunité d'assister à l'une de ces représentations se penchent sur cet enregistrement. Salué par un récent Grand Prix du disque, cette parution ne pouvait pas passer complètement inaperçue. D'autant plus que l'on y retrouvait deux protagonismes, déjà présents dans la production de l'Opéra comique de Berlin, le chef, Václav Neumann, et Rudolf Asmus dans le rôle du forestier. Il faut mentionner aussi la présence, dans le rôle du renard, de Libuše Domanínská, la grande soprano tchèque de l'époque, tandis que le rôle principal, celui de la renarde était tenu par une autre soprano dont le nom n'a pas franchi les années. Après avoir évoqué dans quelles conditions cet opéra fut composé, le chroniqueur remarquait "si le chant, la plupart du temps, constitue un exemple remarquable de liberté mélodique, proche du langage parlé, émouvant, familier et cocasse tour à tour, l'orchestre loin de se borner à une efficacité toute fonctionnelle, comporte des pages d'une intense et frémissante beauté." Il terminait son article en recommandant ces disques "vu l'intérêt d'une œuvre qui mérite une place à part dans l'histoire de l'Opéra, nous ne saurions assez conseiller cet enregistrement."
Hasard des parutions, sur la même page que l'opéra de Janáček, on traitait d'une nouvelle parution de l'opéra de Mascagni, Cavalleria rusticana dont c'était déjà la septième version au disque ! Succès public sur les scènes, amplifié par un choix conséquent de versions, la notoriété de cet ouvrage croissait sans arrêt alors que la Petite renarde rusée languit plus de vingt ans avant de se retrouver sur une scène française.
En fin d'année, Guy Erismann revenait à Janáček avec la publication d'extraits de 3 opéras sur un seul disque 30 cm. Deux d'entre eux, Jenůfa et la Petite renarde rusée avaient bénéficié d'une gravure présentant l'intégralité de l'ouvrage. Pour le troisième, l'Affaire Makropoulos, c'était une découverte absolue. Les quelques lignes de présentation n'offraient pas suffisamment de caractérisation de cet opéra inconnu en France. Mais les spectateurs attendirent un peu moins longtemps que pour la Petite Renarde pour le voir sur scène. Grâce toujours aux éditions Supraphon, une livraison de 3 nouveaux disques dévoilait 5 compositeurs tchèques, Otakar Zich, Otakar Jeremiáš, Eugen Suchon (dont un opéra était déjà paru quelques années auparavant), Jan Hanuš et Ilja Hurník, le benjamin. Dans cinq œuvres, plusieurs orchestres dont la Philharmonie Tchèque sous la baguette de Karel Ancerl se remarquaient.
• 1960 •Couplée avec la Sonate pour violon et piano de Debussy, l'excellent violoniste Josef Suk en compagnie du pianiste Jan Panenka interprétait la Sonate pour violon et piano de Janáček en première publication française, un enregistrement qui se vit honoré d'un Grand Prix du disque. "c'est l'éclatement des formes, une volonté de confession musicale qui lui fait saisir au vol, comme en improvisant, bribes mélodiques, accords nouveaux, rythmes au gré d'un jaillissement continu. D'où ce ton si personnel, d'une seule coulée, avec ses dramatiques diversions, ses piétinements furieux et subits, ce lyrisme allusif bientôt télescopé par une volte-face, une colère, un autre sujet d'emportement et d'enthousiasme" En quelques mots, Marcel Marnat cernait bien le style développé par le compositeur dans cette sonate atypique. (revue Disques, n° 115, mars 1960)
En fin d'année, (revue n° 119), Rostislav-Michel Hofmann saisisssait la parution du premier enregistrement mondial de Kata Kabanova pour relier Janáček à la Russie. Après l'énumération des ouvrages terminés ou seulement projetés, inspirés par la littérature russe, le chroniqueur s'attachait à la trame de l'opéra, à sa signification. "Est-ce à dire que Katia Kabanova soit une œuvre 'sociale' comme s'évertue à le montrer Josef Burjanek, dont une importante plaquette accompagne l'enregistrement réalisé par Supraphon, et qui 'sollicite' tant et plus les textes d'Ostrovski et ceux de son commentateur Dobrioloukov ? Honnêtement, je ne le pense pas. Katia Kabanova n'est pas le reflet d'une thèse mais une œuvre profondément, douloureusement humaine." Les tenants du réalisme socialiste, à l'œuvre en Tchécoslovaquie, comme dans les autres pays satellites de l'URSS, cherchaient à s'approprier les mérites des ouvrages des artistes et sollicitaient, comme le dit justement R-M Hofmann tel ou tel aspect d'un opéra pour l'amener dans leur giron. Si le commentateur ne cédait pas à cette rhétorique, il n'arrivait pas à saisir pleinement l'originalité du langage musical de Janáček et citait abondamment les influences de la musique russe sur l'auteur de Kata Kabanova : Anton Rubinstein, Moussorgski, Rebikov et Tchaïkovski dont il plaçait faussement la rencontre avec Janáček au cours de son voyage en Russie en 1896. "Mais Janacek lui-même, que devient-il dans tout cela, surtout si aux références précitées nous ajoutons une ombre debussyste dans les grandes envolées lyriques, un soupçon de Smetana dans la peinture musicale de la Volga, décor du drame et personnage essentiel ? En raison même de la multiplicité des influences possibles, l'inspiration de Janacek devient comme un énorme creuset où tout cela se fond, fusionne et s'agglomère pour donner naissance en fin de compte à un objet précieux, totalement neuf et original, à une œuvre de 'chair et de sang' taillée dans le vif, profondément, irrésistiblement humaine." De notre poste d'observation actuel, on perçoit l'embarras du commentateur à définir de manière claire l'apport musical de Janáček. A plus forte raison quand il s'agissait d'un opéra, était-il possible de le saisir sans en avoir une accoutumance (et surtout une véritable connaissance) due à de multiples visions (et auditions) sur les scènes d'opéra ? "Voilà bien un des privilèges du disque. J'avoue, sans fausse honte, n'avoir pas aimé outre-mesure Katia Kabanova quand elle nous fut présentée à Paris au Théâtre des Nations (n'était-ce pas un peu la faute des interprètes yougoslaves ?). Des écoutes attentives de l'enregistrement ont complètement transformé mon point de vue et me font applaudir à la publication en France d'un chef d'œuvre que nous n'avons guère l'occasion d'entendre et qui est, ici, admirablement servi." R-M Hofmann concluait avec enthousiasme son papier. Euphémisme quant aux représentations françaises de Kata Kabanova. En dehors de celle donnée dans le cadre du Théâtre des Nations en 1959, l'Opéra de Paris ne se décida qu'en 1968 à monter la première française de cet opéra. En 1960, le seul contact avec Kata Kabanova, c'était cet enregistrement dirigé par J. Krumbholc.

extrait de la revue Disques
• de 1961 à 1966 •Durant les deux dernières années d'existence de la revue Disques, plus aucun enregistrement d'un ouvrage de Janáček. Tournons nous vers sa consœur Musica.
Dans le dévoilement de la musique tchèque, c'est vers le Requiem de Dvořák tout d'abord que l'on se tourna. Une version tchèque avec à la baguette Karel Ančerl entouré d'un quatuor vocal… allemand (Maria Stader, Ernst Haefliger, entre autres) qui se vit décerner un Grand Prix du Disque par l'Académie Charles Cros. En mai, Supraphon révélait la musique tchèque pour orgue du XVIIIe siècle. C'est ainsi que les noms de Josef Seger, Jan Zach, Václav Jan Kopriva, Jan Krtitel Vanhal et František Brixi (5) apparaissaient sur la pochette du disque. La note n'apprenait rien de plus aux lecteurs de la revue. Le même mois, Supraphon proposait de découvrir un autre versant de la musique tchèque, très contemporain celui-là, avec un Nonette d'Alois Haba et un ouvrage de Jan Novák (ne pas confondre avec Vítĕzslav Novák).
En 1962 et 1963, seul Dvořák eut le droit de cité. En 1962, avec une nouvelle version du Concerto pour violoncelle exécuté par Pierre Fournier sous la direction de George Szell. "L'ouvrage s'achève dans l'allégresse, sur une évocation de thèmes de danses folkloriques, où le compositeur a exprimé toute la joie qu'il éprouvait à la pensée de revoir bientôt les tendres paysages de sa Bohême natale." Il était révolu le temps où l'on faisait la grimace à l'écoute de cet ouvrage ! En 1963, Clifford Curzon au piano avec le Quatuor de la philharmonie de Vienne signait un enregistrement du Quintette opus 81.. "C'est peut-être l'une des œuvres les plus personnelles, les plus inspirées d'un musicien assez secret, en dépit des apparences et qui semble nous livrer ici davantage de son être intime."
En 1964, (Musica n° 123, juin) Michel-Rotislav Hoffmann qui tenait la rubrique "disques" du magazine distinguait la Messe glagolitique dans l'enregistrement devenu mythique de Karel Ancerl qui alliait les forces du chœur de la philharmonie tchèque et de son orchestre aux chanteurs tchèques Libuše Domanínská, Vera Soukupová, Beno Blachut, Eduard Haken. "Cette Messe 'glagolitique' (le terme désigne les premiers monuments de l'art et de la littérature slaves) a été composée en 1926 : c'est la dernière œuvre importante de Janacek (qui mourut le 12 août 1928) et qui, de ce fait, devient une sorte de sublime testament. Cette messe, elle n'a que le nom, tant elle est païenne par la jubilation qu'elle exprime : c'est une ode à la joie, c'est l'ultime parole d'un compositeur et d'un penseur qui attribuait à la musique un rôle prépondérant dans le domaine de la philosophie et de la communion avec les hommes." Difficile art que la critique pour distinguer en peu de mots l'originalité d'un ouvrage musical ! Passons sur des omissions (la Messe glagolitique n'est pas la dernière œuvre importante du compositeur morave ; faudrait-il passer aux oubliettes le quatuor Lettres intimes du début de 1928, l'ultime opéra De la Maison des Morts ?) et posons nous la question, comment un lecteur de l'époque pouvait-il être encouragé à aller vers un tel ouvrage à la suite de la lecture d'une telle note ? Et pourtant le rédacteur n'était en rien malveillant (Hoffmann se révéla l'un des plus compréhensifs vis-à-vis de la musique de Janáček !), mais en vanter la jubilation ne suffisait pas à dépeindre cette Messe atypique !
En décembre de cette même année, M.-R. Hoffmann réceptionnait Le journal d'un disparu que chantait le ténor allemand Ernst Hafliger. "Ce Journal d'un disparu, qui date de 1916, est une des grandes œuvres musicales de notre siècle. […] C'est une œuvre en soi, d'un climat très particulier, à la fois romanesque, romantique, descriptif et très moderne. Le seul 'rapprochement' consisterait à constater qu'en dehors de tout 'système', par des moyens simples et directs, hors de toute recherche spectaculaire et voulue, un musicien du XXe siècle peut créer une œuvre neuve, originale et émouvante."
Harmonie, nouvellement arrivée dans le monde de l'édition musicale le mois précédent, dans son numéro 2 commentait également ce Journal d'un disparu. "Ce cycle de mélodies est l'un des plus grands sommets de la musique vocale du XXe siècle, en même temps que l'une des manifestations les plus originales de l'histoire du lied." On ne pouvait pas beaucoup mieux commencer ! Harry Halbreich s'affirmait déjà comme un très bon connaisseur de la musique tchèque. "Ecrits dans une langue dialectale, savoureuse et directe, ces poèmes sont à l'origine d'un chef-d'œuvre. Faisant éclater le cadre usuel du lied, Janacek a écrit un véritable drame en miniature pour ténor et piano, dans lequel ce dernier joue un rôle très important, cependant que Zefka apparaît au cours des numéros 9 à 11, durant lesquels quelques voix de femmes contribuent à créer l'atmosphère d'une frémissante poésie sylvestre." Harry Halbreich terminait sa critique en rejetant cette version par irrespect envers la langue voulue par le compositeur, remplacée par une traduction allemande dont les inflexions ne suivaient évidemment pas la musique…
Harmonie, numéro 7, mai 1965. Réception de la Messe glagolitique dirigée par Rafael Kubelik. "Devant l'excellente réalisation D.G.G., il faut bien constater, avec bonheur, que cette œuvre magnifique a de la chance ! A qualité d'enregistrement équivalente, ce sont deux interprétations assez différentes, mais également belles. Les tempi de Kubelik sont plus contrastés, plus extrêmes, la conception d'Ancerl plus homogène et plus monumentale.[…] ce chef-d'œuvre de la musique sacrée de notre temps mérite de figurer dans toutes les discothèques, même de modeste envergure !" Halbreich, dans sa dernière phrase, signalait bien la qualité incontestable d'une telle musique.
Enfin, pour être complet, Harmonie dressait dans chacun de ses premiers numéros une liste de 20 enregistrements, à emporter sur "l'île déserte". Dans le genre "quatuor à cordes" les deux opus de Janáček figuraient en bonne compagnie (Debussy, Ravel, Smetana, Dvorak, Bartok, Martinu, Schoenberg, Berg, Webern) alors que pour la musique religieuse (numéro 4, février 1965), la Messe glagolitique de Janáček avait été sélectionnée et avoisinait celle de Stravinsky, Caplet, Bruckner et Liszt pour ne pas remonter plus loin dans le temps. Par contre, pour les œuvres symphoniques, pour la musique de chambre, hors quatuor, pour l'opéra, aucun ouvrage du maître morave n'avait été retenu !
Deux ans plus tard, en novembre 1966, Musica qui avait raté la sortie du disque du Quatuor Smetana en 1959 (les deux quatuors de Janáček) se rattrapait avec cette nouvelle édition sous une autre étiquette. "(Janáček) n'appartient à aucune école précise, il apparaît comme une personnalité totalement neuve, sans aucune ressemblance avec ce qui l'a précédé pas plus qu'avec ses contemporains - avec tout ce qui s'est affirmé, développé, épanoui autour de lui. Dédaignant toute théorie, il s'est foncièrement préoccupé d'exprimer dans son art la vérité qui nous entoure, en se forgeant un langage personnel d'authentique, de très grand musicien." M.-R. Hoffmann situait bien le compositeur dans son époque, en marge de tout courant musical, et qualifiait le second quatuor Lettres intimes de "portrait de la bien-aimée […] dont tout romantisme exubérant serait exclu."
Pour terminer la revue de ces enregistrements historiques, Harmonie, dans son numéro 20 d'octobre 1966 signalait sous la signature d'Harry Halbreich un nouvel enregistrement du Quatuor Smetana des deux quatuors du maître morave. "Dans ces deux œuvres d'exception, Janacek renoue avec la grande tradition psychologique des derniers quatuors de Beethoven. Mais, en même temps, la liberté déconcertante du langage musical et de la structure formelle évoquent celle des dernières Sonates de Debussy, d'une construction également solide sous les apparences d'une improvisation désinvolte." Les réflexions suivantes appartiennent bien à cette époque et ne sont plus justifiées maintenant que les interprètes d'autres nations ont pénétré la pensée et l'écriture musicale de Janáček. "Les Quatuors de Janacek sont d'une difficulté d'exécution transcendante, surtout le second. De plus, ils posent aux interprètes des problèmes en matière d'intonation, de phrasé expressif et d'accentuation qui ne peuvent se résoudre que par la connaissance intime du parler tchéco-morave, ce qui explique qu'ils ne figurent pas au répertoire des grands Quatuors d'autres pays, et que leurs seuls interprètes au disque soient tchèques également." En ce qui concerne le second quatuor, le commentateur ne pouvait pas se livrer à une exégèse très approfondie, la correspondance échangée entre Kamila et le compositeur n'étant pas disponible, il était impossible de connaître l'état exact des relations entre cette jeune femme et le vieux musicien. On en était réduit à plaquer une vision romantique d'un amour passionnel et pathétique … "Quant au second (1928), chant du cygne du compositeur, il est, très simplement et de façon infiniment émouvante, d'essence autobiographique : intitulé 'Lettres intimes', il constitue un hommage vibrant de jeunesse et de ferveur au grand amour qui illumina ses dernières années, le liant à une jeune femme de près de quarante ans sa cadette."
Dans la livraison suivante de la revue, Harmonie analysait un disque au couplage surprenant au premier abord, mais finalement homogène associant le Concerto pour orchestre du Hongrois Bartok à la Sinfonietta du Tchèque Janáček par l'orchestre de Cleveland dirigé par George Szell. "La Sinfonietta de Janacek est une musique de fête. […] elle n'est que fanfares, échos de musique populaire, et le fond de son inspiration est d'essence patriotique. […] cette partition possède un éclat, un relief extraordinaire. L'auteur avait soixante-douze ans. On a peine à le croire, tant un enthousiasme juvénile le porte à clamer, avec l'orchestre le plus sonore qu'on puisse imaginer, son ivresse de musicien et sa foi de patriote."
Ainsi, à travers le témoignage de rédacteurs de différentes revues de cette époque, le lecteur mélomane pouvait-il approcher, de façon très partielle, les ouvrages d'un maître dont on tardait à mesurer l'apport dans l'histoire de la musique moderne. Mais, à défaut d'une écoute directe, au moins pouvait-on céder aux tentations de découvertes que faisait naître l'enthousiasme de certains des rédacteurs en acquérant un des enregistrements recommandés par ceux-ci ?… Poser un de ces microsillons sur le plateau d'un tourne-disque ou d'un électrophone et se laisser bercer par le flot musical inaccoutumé qui s'en échappait, quelle ivresse !
ConclusionA la vue du tableau relativement fourni en tête de cet article, on pourrait conclure hâtivement à une forte présence de la musique enregistrée de Janáček dès l'avènement du microsillon. Il n'en est rien. Tout d'abord, ce tableau couvre pour l'essentiel (en dehors des deux premiers enregistrements) une période s'étendant sur 20 ans. Ensuite, la parution de 41 disques pendant cette période n'aboutit qu'à une moyenne de deux par an et ne recouvrit qu'une vingtaine d'ouvrages différents du compositeur morave. La très grande majorité de ces albums provenait de Tchécoslovaquie (essentiellement de marque Supraphon) ; n'oublions pas la difficulté de se les procurer, leur indisponibilité quasi permanente en dehors des grands centres de distribution. Les différentes revues musicales de l'époque ne chroniquèrent que 15 enregistrements de la musique de Janáček ne concernant que dix de ses ouvrages (signalés par une pastille dans le tableau en tête de cet article). Que la partie immergée de l'opus janacekien se révélait mince ! Ajoutons à cela l'absence quasi complète d'écrits sur le compositeur : sur les quatorze ans d'existence de la revue Disques, et dans les 130 exemplaires qu'elle offrit au public, le nom de Janáček ne revint que de très rares fois, à l'occasion de la critique d'un disque, et même si la plupart d'entre elles signalaient un compositeur qui méritait d'être découvert, combien ambigüs étaient les rapports de la plupart de ces critiques vis à vis de Janáček. C'était très méritant de qualifier telle ou telle œuvre d'essentielle, de déverser des louanges sur ce compositeur "encore trop méconnu en France", mais alors pourquoi aucun rédacteur n'entreprit-il pas l'écriture d'un ou plusieurs articles substantiels, en dehors des critiques de disques, rares, nous l'avons déjà souligné, susceptibles d'attirer l'attention d'une manière forte sur ce compositeur et sa musique ? Il est vrai que la conception de cette revue (partagée par Harmonie) n'envisageait la musique que par le canal de l'œuvre enregistrée. Mais ni Musica (*), revue plue généraliste que sa consœur Disques, ni Harmonie qui ne se focalisait pas uniquement sur la musique enregistrée, ne daignèrent dans ces années-là consacrer une page ou deux à la découverte du compositeur morave. Son approche, si enthousiaste fut-elle pour certains, restait trop partielle, centrée sur quelques-uns de ses ouvrages. Ce continent musical inexploré conservait ses terres en friche pour la très grande majorité des musiciens et musicologues. Une fois de plus, l'incompréhension envers cette musique prévalait.
* En 1964, Guy Erisman de retour de Tchécoslovaquie, où il s'était déjà rendu quatre ans plus tôt, relatait sur huit pages son voyage musical avec une naïveté désarmante dans le numéro 122 de Musica Disques. Son passage obligé par l'Union des Compositeurs ne pouvait que lui faire retranscrire un discours convenu, relais de celui des autorités politiques qui régnaient à Prague. Et, bien sûr, tout était presque parfait dans ce pays. Un opéra par million d'habitants sous-titrait fièrement le rédacteur. La comparaison jouait en défaveur de notre pays. Et le public tchécoslovaque qui répondait présent, même pour la musique contemporaine sur laquelle l'Union des Compositeurs veillait !… Et le Théâtre National ! "Soixante opéras nouveaux d'auteurs nationaux ont été créés en 15 ans". L'Opéra de Paris ne pouvait aligner une pareille performance ! Et les nombres se succédaient pour impressionner le lecteur. Heureusement, le rédacteur savait aussi évoquer le décor magique de la petite ville de Telč que le cinéaste morave Vojtěch Jasný avait su utiliser de façon si poétique dans son merveilleux film Až přijde kocour (Un jour, un chat) dans lequel, par petites touches, rusant avec la censure, il stigmatisait l'hypocrisie des cercles du pouvoir. Si en 1964, un dégel idéologique touchait depuis quelque temps les milieux intellectuels et artistiques qui s'étendit à des couches sociales plus larges, dégel qui aboutit au trop bref "Printemps de Prague" en 1968, parler de "période révolue du dogmatisme", c'était avancer bien vite en besogne. La reprise en mains dès 1969 viendra contredire de façon flagrante cet optimisme forcé. Cette carte postale trop idyllique traduisait bien l'étrange fascination qui saisissait de trop nombreux intellectuels français face à l'Europe de l'Est, mais ne nous apprenait rien sur Janáček. (6)
Quel impact réel cette série d'enregistrements pouvait-elle avoir sur les mélomanes en ces années 50 ? Il faut rappeler tout d'abord qu'à cette période, la possession d'un tourne-disque n'était pas chose courante, comme maintenant où la platine Cd a trouvé sa place dans quasiment tous les foyers, qu'ils soient mélomanes ou non. Deuxièmement, les disques 33 tours se déclinaient en 3 dimensions, 30 cm avec des durées d'enregistrement accédant à 40 minutes environ, 25 cm pour une demi-heure maximum de musique et 17 cm pour 15 minutes environ. Un disque 30 cm coûtait à la fin des années 50, 3500 francs environ alors que le SMIG horaire en 1960 se montait à 1,64 franc, (il s'agissait des nouveaux francs de 1959, date de la réforme Pinay qui créa ces nouveaux francs) soit 164 francs (anciens). Pour acquérir un disque microsillon coûtant 3500 francs, il fallait donc consacrer l'équivalent de 21 heures de travail quand on ne gagnait que le salaire minimum. Actuellement, avec le même salaire minimum (7,80 € de l'heure), il ne faut pas plus de 3 heures de travail pour acheter un CD aux prix "normal" de 23 à 24€. Et encore, de très nombreux éditeurs offrent constamment des séries économiques dont les prix s'étalent de 8 à 12 € avec des enregistrements de qualité tant interprétative que technique. Il ne s'agit ni de solde, ni de braderie. Aux environs de 1960, les séries économiques de disques se comptaient quasiment sur les doigts d'une main et leur répertoire peu étendu ne comprenait aucune œuvre de Janáček. Pour de nombreux mélomanes qui, comme moi, ne pouvaient s'offrir que 2 à 3 enregistrements par an, le choix devenait cornélien. Et quant à acquérir un coffret de 3 disques (un opéra intégral), il ne fallait pas y songer ! Quelle qu'ait été mon envie, il m'était impossible, par exemple, de découvrir
Jenůfa par le disque ! Je dus attendre longtemps, comme beaucoup d'autres !
Par hasard ou par chance, les mélomanes qui dénichaient dans les bacs des disquaires un de ces rares microsillons constituaient un groupe d'auditeurs admiratifs de ces quelques pièces de J